La femme gelée

Publié le par djule

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J'ai découvert Annie Ernaux un jour de juin en ouvrant mon casier: un exemplaire de La Place en cadeau. Un très court récit autobiographique écrit en l'honneur de son père, un père dont elle a eu honte à mesure qu'elle construisait sa vie.

 

Je n'ai pas eu le temps d'écrire un billet en lisant La Place alors je prends un petit instant pour vous parler de celui que je viens de lire.

 

Une amie m'a prêté pour les vacances quelques livres parmi lesquels La femme gelée.

 

Annie Ernaux revient sur sa jeunesse, son adolescence, sa construction de jeune femme, d'épouse puis de mère. Remontant le cours de sa vie, elle retrace l'évolution de l'image de la femme telle qu'elle l'envisage aux différents ages de sa vie. L'auteur change, ses représentations aussi.

La vie de cette jeune femme illustre celle des jeunes femmes de sa génération, hésitant entre rêve d'indépendance et désir de mariage. Du refus de se soumettre aux codes des genders à l'enlisement dans un quotidien rétréci, le récit témoigne des interrogations d'une génération.

 

Ce livre, loin d'être un simple récit autobiographique, est un témoignage sur la condition des femmes dans les familles. Annie Ernaux va les observer ces femmes: celles de sa famille, de sa classe, de sa promo, de son quartier, du parc....

Annie Ernaux a conscience, dès l'enfance, de la différence qu'il existe entre les hommes et les femmes et met le doigt sur une des angoisses féminines encore vivace à notre époque: comment concilier vie familiale et vie professionnelle? comme s'épanouir en tant qu'épouse et mère sans renier sa vie active?

 

Les modèles qui peuplent l'enfance d'Annie Ernaux auraient pourtant dû  la prémunir contre cette fatalité du quotidien:

« Mes femmes à moi, elles avaient toutes le verbe haut, des corps mal surveillés, trop lourds ou trop plats, des doigts râpeux, des figures pas fardées du tout ou alors le paquet, du voyant, en grosses taches aux joues et aux lèvres. [...] elles ne soupçonnaient pas que la poussière doit s'enlever tous les jours, elles avaient travaillé ou travaillaient aux champs, à l'usine, dans des petits commerces ouverts du matin au soir ».

 

Ces femmes se subliment en l'image totale de la mère, cette mère qui ne voit pas la poussière, ne fait pas les lits, tient tête aux clients et fait les comptes pendant que son mari prépare la purée ou fait la vaisselle.

Le couple que forment ses parents, couple atypique et moqué par les amies d'Annie, couple moderne bien avant l'heure se garantira pas à la jeune femme l'indépendance qu'elle revendique.

Annie Ernaux égrène les étapes importantes de la vie d'une jeune fille: l'éveil de la sexualité, la découverte de l'autre, le bac et les études. Devenir prof, une raison d'exister, un avenir choisi et assumé.

Puis le mariage, presque par erreur, sans l'avoir voulu, pour faire plaisir. Un mariage de jeunes gens qui se construisent ensemble mais qui est la première étape d'un enfermement.

A cette étape du récit, je me sens tellement proche des questions soulevées par Annie Ernaux que je ne peux plus lâcher le livre. Il y a des livres autobiographiques qui nous rendent voyeur d'une existence différente alors que celui d'Annie Ernaux se fait le miroir de nos questionnements.

Ce livre est l'histoire d'un combat: celui d'une femme avec la société bien sur mais également avec ses propres représentations et désirs. Le féminisme effleure derrière ces pages mais sans aucune haine ou rejet. A la fois tendre et acéré sur son enfance, le regard de la narratrice se teinte avec le temps d'une tonalité amère et cynique sur l'inégalité homme-femme.

 

Un livre à faire lire à toutes les jeunes femmes de ma génération... et à tous les hommes aussi.

En signe de rappel et d'alerte.

En signe d'espoir et de vigilance.

Publié dans Chez les Franchies

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